Me voici au terme de cette balade italienne. Nous sommes le jeudi 14 mai et cette première étape du retour au pays se déroule encore en Toscane, même si l’itinéraire prévoit quelques incursions en Émilie‑Romagne.


Le départ de Florence a lieu à 8 h 30 et devinez quoi : il ne pleut pas. Pas encore, du moins. Il me faut presque une heure pour sortir complètement de la ville. Dès les faubourgs, je prends l’A12, ce qui accélère nettement ma sortie de la cité.

Itinéraire suivi : 


Itinéraire depuis le début du voyage : 


Mon tracé passe par Montale, commune de la province de Pistoia en Toscane. De là, je rejoins une petite route qui s’élève rapidement vers l’arrière‑pays « appenninique ». L'altitude passe de 60 à 1100 mètres sur une distance d'une dizaine de kilomètres. Les pentes, entre chaque lacet, sont vraiment très fortes. Au départ du village de Tobbiana, le revêtement est très abîmé. Après quelques virages, le bitume s'améliore. Ce n’est pas parfaitement lisse, mais les nids‑de‑poule, les crevasses, les rainures et autres défauts ont disparu.  

J’entre alors dans une forêt dense de résineux et de feuillus. La lumière baisse rapidement et il fait froid — environ 10 °C. Un peu plus haut, dans la pénombre de la forêt, j'aperçois un homme. Qui est-ce ? Si j'étais à Brocéliande, je tenterai un druide, mais là ? En Italie ?  Dans une forêt que je connais pas ? Pomarindo, le lutin ? Un loup-garou en promenade ? Que c'est étrange cette vision et cette ambiance. 

Bon, rien de dramatique, je vous rassure... Il effectue des mesures et des marquages sur la chaussée. Il m’arrête par un signe non interprétable et sans ambiguïté, celui-là. Malgré son bel accent italien, je ne comprends pas un traître mot de ses explications. Par contre, les gestes sont clairs. Je dois faire demi-tour. Impossible pour moi de continuer. La route est fermée plus loin. Je n'ai pas compris si c'est parce que des arbres sont tombés ou si c'est un éboulement ou encore autre chose. Diable, j’étais quasiment au bout de cette route et d’après ma carte Osmand, la bifurcation que je visais est juste un peu plus haut. Pas de bol pour moi.

La vue depuis Tobbiana-di-Montale

Je redescends donc par la même route. Je demande au GPS de me rapprocher de mon tracé initial par un autre accès. C’est chose faite au village de Pontepreti, petit hameau qui permet de rejoindre la route nationale vers l’Appennino pistoiese. La route monte progressivement. Les paysages, très jolis, défilent devant ma visière. J'arrive dans la ville d'Abetone et distingue des remontées mécaniques... Des pylônes de télésièges... Je jette un œil à l'altitude, sur le GPS: 1400 m. En effet, renseignements pris, Abetone se trouve être la station de ski la plus connue d'Italie centrale et je suis toujours en Toscane. 

Les crêtes boisées, les vallées encaissées et les panoramas sur les Apennins rappellent parfois les Alpes à cause de l’altitude des sommets environnants. Le froid, déjà bien présent, s’accentue en raison d'un vent soutenu.

Je continue ma route. 

Fiumalbo 

Depuis quelque temps, je suis dans le « Parco Regionale dell'Alto Appennino Modenese Frignano ».  Ce parc est une montagne à la fois sauvage et accueillante, où les crêtes de l’Apennin se déploient en une succession de vallons, de forêts profondes et de prairies d’altitude. 

En gravissant ses pentes, je passe rapidement des châtaigneraies et des hêtraies, aux landes et aux pelouses sommitales, jusqu’aux rochers et aux tourbières qui témoignent des anciennes glaciations. Le Monte Cimone est le point culminant du massif. Il domine l’horizon et offre, aujourd'hui, une vue qui s’étend de la plaine jusqu’à la mer, comme si la montagne reliait en un seul regard toutes les Toscane et l’Émilie environnantes. Oui! Je crois bien que ce que j'aperçois au loin, là, c'est la Méditerranée. Mais Dieu, qu'il fait froid avec ce vent terrible et glacial. 

Parco Regionale dell'Alto Appennino Modenese Frignano

Les montées et descentes s'enchaînent tout le restant de la journée.  Il fait trop froid pour que je déjeune sur l'herbe. Je m'arrête, au hasard, au premier restaurant ouvert. Ce sera des raviolis aux épinards et à la ricotta. Je passe un village qui s'appelle San Pelligrino! Non! Incroyable, ce n'est tout de même pas le lieu de la célèbre eau gazeuse italienne ? C'est tout petit. Je ne vois ni usine, ni structure particulière. Non, cela doit être un homonyme. 


J'arrive à Mulazzo, mon étape de ce soir. Ce n’est pas un village que l’on découvre par hasard. Il faut le vouloir, quitter les grands axes, laisser derrière soi les collines douces du Chianti et s’enfoncer vers le nord-ouest, là où la Toscane se resserre, se plisse et prend l’accent rocailleux de la Lunigiana. C’est une terre de passages anciens, de châteaux oubliés, de forêts profondes et de villages perchés qui semblent veiller sur les vallées depuis des siècles. Le village de Mulazzo, accroché à son éperon, domine la vallée du Magra. 

Moi! Personnellement tout cela, je m'en contrefiche...  Je suis là, parce que c'est ici que j'ai trouvé le seul hôtel-restaurant ouvert, dans un rayon de 40 km, en cette saison. 


Mulazzo 

Mulazzo depuis mon hôtel

J’arrive à 16 h. À peine le temps de m’installer, de caler la moto sous un auvent précaire, qu’une pluie lourde, épaisse, presque verticale s’abat sur moi. Elle martèle le sol comme si la nuit voulait déjà tomber. Et elle ne cessera pratiquement pas jusqu’à l’aube. Pour l'heure, je profite du lieu et de mes charmants hôtes. Je retrouve le charme de l'accueil authentique italien. Pas de luxe ici, pas de jolis meubles raffinés, mais un cœur énorme... Et de la générosité... Particulièrement dans la nourriture. (Voir « Les Coins du Babaz »). 

Vendredi 15 mai. Au réveil, le même vacarme sur les vitres : la pluie est toujours là, obstinée, compacte, sans la moindre faille. Je renonce aussitôt aux petites routes. Pas de virages toscans, pas de collines, pas de villages perchés. Ce matin, ce sera l’autoroute, et rien d’autre, au moins jusqu’à Gênes.

Mon séjour toscan se termine donc sous un rideau d’eau. J’avais rêvé mieux.

Comment décrire ce que je ressens, ce que je vis ? Dès le chargement, la pluie redouble. C’est un combat, presque une chorégraphie absurde, pour charger les valises, arrimer le sac à dos sur la plaque de selle, fixer la sacoche réservoir et y mettre la protection contre la pluie... Tout cela sans finir trempé jusqu’aux os. Comme à Lucques, je me faufile sous les moindres avancées de toit, j’invente des stratégies dérisoires pour gagner quelques secondes de sécheresse. Puis je pars.

La pluie me claque au visage (enfin au casque et à la visière), le vent me secoue, et la moto semble flotter sur un film d’eau. Ma vigilance grimpe au maximum, mes épaules se crispent, mes mains se verrouillent sur le guidon. Merde alors, faut que tu te détendes, p'tit gars! Après quelques kilomètres, j’entre sur l’autoroute. Très vite, je comprends que la seule manière de rester maître de la situation est de caler le régulateur à 80 km/h. Pas plus. Cela tombe bien, c'est la vitesse max sur cette portion. 

À cette allure, les 38 tonnes italiens, roumains, slovènes me dépassent comme si j’étais immobile. Que dire des autres véhicules ? Si j'osais, j'écrirais « Speedy Gonzales »... Ah oui quand même! Les références sont un peu anciennes. Je sens leurs vagues d’air me frôler, leurs gerbes d’eau m’engloutir. Mais je m’en moque. Je veux rester vivant avec une moto sous contrôle. Je prends tout en pleine figure : l’eau, le vent, le bruit, la tension. La vie, en somme. On dit qu’il faut vivre le moment présent. Eh bien là, je le vis. Intensément. Brutalement. Et je veux le vivre en sécurité.

Très vite, j’entre en Ligurie. Les tunnels s’enchaînent, sombres, interminables, parfois glissants. L’autoroute se tord, grimpe, plonge, se suspend sur des ponts qui semblent flotter dans le vide. Chaque passage me fait flipper, comme à chaque fois que je roule dans ce secteur de Gênes. Finalement, je retrouve mon tracé prévu à hauteur de Sanguineto, là où je devais initialement récupérer l’A12. Mais je n’ai pas encore dépassé Gênes, alors je reste coincé sur cette voie rapide que je déteste.

Et comme si la pluie ne suffisait pas (d'ailleurs elle s'est arrêtée), Osmand décide de jouer au plus malin. Une imprécision, un échangeur gigantesque, et me voilà engagé sur le mauvais tronçon. Mauvaise pioche. Je perds de longues minutes : dans ce territoire de montagnes et de tunnels, attendre une sortie pour faire demi‑tour peut devenir une éternité. C’est ce qui explique cette étrange virgule vers le nord sur la trace du 15 mai.

Enfin, j’aperçois la sortie Albenga. Je quitte, enfin, cette satanée autoroute. Et là, tout change. Je retrouve ce que j’aime : les petites routes de montagne, les forêts profondes, les villages accrochés aux pentes.

Je file vers le « Colle d’Ogia », puis vers le « Colle Langan et le Monte Ceppo ». Le décor devient sublime. Un léger soleil perce les nuages, timide mais réel. Il ne réchauffe pas grand‑chose : je roule souvent autour de 1 000 mètres d’altitude, et le thermomètre du tableau de bord oscille entre 7 et 16 °C. Mais après l’autoroute noyée et infernale, ces routes sont un baume régénérant. Un retour à la liberté.



Dès que je passe le village de Muzio,  petit hameau de la commune de Pieve-di-Teco, posé dans la haute vallée de l’Arroscia — je m'engage vers l’arrière‑pays ligure. La route monte rapidement vers San Bernardo-di-Conio, village d’altitude perché à près de 1000 m sur les crêtes entre vallées, où l’air devient plus frais et la végétation plus alpine. 

En continuant vers l’ouest, j'atteins le Passo et le Belvedere del Teglia : un point panoramique qui domine la « Valle Argentina », idéal pour une pause photo avant la descente vers Andagna. La route depuis le col vers Andagna est très étroite, sinueuse et demande prudence en cas de croisement. Peu après, je m’arrête à la « Cappelletta Votiva di Drego » pour le pique‑nique. Cette petite chapelle, au bord de la SP17,  offre un cadre très pittoresque. C’est un endroit parfait pour étirer les jambes et manger à l’abri d’un olivier. 



Je poursuis par Andagna, puis le Colle Langan — une montée longue et raide, que j'apprécie pour ses panoramas. Attention, il y a des passages à forte pente et des revêtements parfois rugueux, la prudence est de mise.  La descente mène vers Isolabona, village charmant proche de Dolceacqua, puis vers les petites localités de Trucco et Olivetta San Michele qui me rapprochent de la frontière. Olivetta San Michele est un village frontalier historique, posé sur la Roya. Il marque la transition vers les hauteurs françaises. 



Enfin, en suivant les crêtes et les routes secondaires, j'atteins la zone haute près de Sospel et du col de Brouis, point d’entrée vers la France et un magnifique belvédère sur la vallée de la Bévéra. 

Sospel, village de montagne accroché à la Roya, me permet de rejoindre la D2204 qui descend et longe le Paillon en direction de Nice. La route déroule des panoramas changeants avec des gorges, des viaducs et des forêts de chênes. Certaines portions, où la chaussée se rétrécit, demandent attention. Rien de plus, d'ailleurs, que ce que je vis depuis que j'ai quitté cette satanée autoroute, mais que c'est bon. 

Arrivée en France 

Sospel 

Il me reste 40 km à faire pour arriver à mon étape de ce soir, à Peillon. La surprise finale vient de la montée vers le vieux village où se trouve mon auberge. Je ne m'attendais pas à un final de ce type. 

Cette route, c'est comme prendre un escalier vers le ciel. L’asphalte se rétrécit sacrément, les virages se succèdent à un rythme soutenu en raison de la courte distance entre chaque lacet. Derrière moi, je sens la vallée du Paillon qui se replie en larges plis de pierres et de pinèdes. La D121 s’élève en une côte courte mais soutenue — 3,2 km de montée où la moto respire plus fort, où chaque rapport compte, où la pente peut atteindre des passages raides qui me surprennent. Le moteur peut parfois rugir pour se sortir d'une trajectoire pour le moins hasardeuse. Ouf, j'y suis. 

Peillon
La vue depuis la terrasse de l'auberge 

Diable, je suis épuisé. Cette étape de presque 400 km aura eue un final grandiose. Je m'installe ici pour deux nuits que j'espère réparatrice. 

Samedi 16 mai, au réveil, eh bien figurez-vous qu'il fait beau! Incroyable. Il fait frais mais il ne pleut pas et le ciel est bleu. En ce jour de repos, à Peillon, je pars pour une randonnée concoctée hier soir. Je n'ai pas trouvé la formule qui me convenait parmi les ressources disponibles sur Internet. Alors j'ai fusionné deux circuits : celui des cimes de Rastel et celui du circuit de Lourquière. 

J'ai donc une balade de 10 km, qui part du vieux Peillon, avec un dénivelé max de l'ordre de 550 m, juste au début. Cela devrait me prendre 3 ou 4 heures. Le chef de l'auberge de la Madonne m'a donné mon panier repas pour midi. Je suis paré. Départ à 10h00.  

Trace de la randonnée : 

Point de D/A : le point vert dans le village de Peillon

Voici le profil altimétrique de cette randonnée : 


Comme attendu, la montée de départ se fait sentir dans les jambes et les poumons. Le sentier est un peu difficile dans le sens où il n'est pas très marqué, pas très balisé, très étroit et avec beaucoup de végétation. Le chemin passe dans des pierriers et de la roche imposante. Mais à la cime du Rastel... Quelle vue !!

L’horizon se découpe, la mer apparaît au loin, toute bleue, Nice se devine au loin, et tout le relief des Alpes‑Maritimes se détache en couches successives.


Je redescends ensuite vers Saint‑Pancrace. Je longe un moment, un peu long, la route menant à la pointe de Lourquière. Puis, à la hauteur de Saint‑Martin‑de‑Peille, je bifurque sur un sentier qui ramène au village de Peillon, accroché à son rocher comme un nid d’aigle.

Peillon accroché à son rocher

Peillon n’est pas seulement un décor : c’est une commune habitée, perchée à 376 m d’altitude et située à environ 13 km de Nice, dont le vieux village conserve un patrimoine médiéval remarquable.  Ses ruelles‑escaliers, ses passages voûtés et la place Arnulf avec sa fontaine datée de 1800 donnent au lieu une atmosphère intacte et classée parmi les sites remarquables de la Côte d’Azur.  La Chapelle des Pénitents Blancs, en contrebas, abrite des fresques de Giovanni Canavesio (fin XVe siècle) qui valent à elle seule la visite... Mais je ne l'ai pas faite.  

Vers 13 h 30, je retrouve le village. Je monte jusqu’à l’église de la Transfiguration, je flâne dans les ruelles où le temps semble ralenti, et je m’interroge sur l’absence apparente d’animation — Peillon est habité, mais ses ruelles étroites et ses escaliers invitent au silence et à la contemplation plutôt qu’au tumulte... Mais tout de même, y a quelqu'un ici ? 




La balade italienne touche à sa fin ; demain, cap vers Montpellier, puis retour à Tournefeuille le lundi 18 mai. Ces deux étapes figurent sur la carte des itinéraires, mais ayant déjà maintes fois décrit ces territoires, je ne le fais pas ici. 

La conclusion de ce voyage reste à mûrir, à approfondir, à ressentir, mais une chose est certaine: plus jamais je ne voyagerai en Italie en cette période de l'année. 

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