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| Piazza Michele Ferrero à Alba et la Ligurie près de Chiavari en haut à droite |
Depuis quelques jours, l’excitation de partir en voyage, à moto, grandit. Ma dernière balade remonte à deux mois et mon dernier voyage date de juillet 2025… Autant dire une éternité.
Le moteur vibre sous mes mains comme un cœur impatient, et la banlieue toulousaine s’efface en un ruban d’asphalte autoroutier qui m’aspire. Je file, chaque coup de poignée me rapproche d’un paysage qui se défait et se refait : toits qui rétrécissent, champs qui s’étirent, et l’air qui me sculpte le visage. À l’approche du Lautrecois, je sors de la monotonie. Enfin, la route se fait plus vive, les virages invitent à lire les courbes comme on lit une phrase avec des points de suspension. La moto répond, fidèle, et je sens la précision de la trajectoire sous mes pneus. Plus loin, vers Arifat, la vallée se resserre, l’ombre des arbres tombe en nappes fraîches, et un ruisseau chante derrière un rideau de feuilles — je ralentis pour écouter, comme si la machine et moi avions besoin de ce murmure pour nous souvenir pourquoi nous sommes partis.
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| Les monts de Lacaune |
Je reprends la route, les montées deviennent plus longues, la pente me donne le goût du vide et de l’effort. Au loin, sur ma droite, les monts de Lacaune resplendissent. A ma gauche, c'est l'Aveyron qui prend forme avant de laisser la place au contrefort du Larzac. Je m’arrête un instant, pose la main sur le guidon, et le silence me revient, dense, habité seulement par le souffle du vent et le lointain d’un clocher. Encore une fois me voilà sur une route étroite, à peine bitumée... L'année dernière, presque à la même époque, c'est le berger de Debdou, au Maroc, qui me sauvait. Mais cette fois, il n'y a pas de brebis à l'horizon et la route n'est pas tout à fait un chemin...
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| Les contreforts du plateau du Larzac |
Cette route s’échappe à nouveau, s’accroche aux causses, déroule des panoramas calcaires où la lumière cisèle chaque aspérité. Le plateau laisse place à la barre des Cévennes. L'horizon s’ouvre, la garrigue exhale des parfums de thym et de romarin, et je me surprends à sourire sans raison, porté par la vitesse modérée qui n’est jamais que la promesse d’un autre virage tout en rondeur.
En descendant vers Ganges, la géographie change de peau : les falaises se rapprochent, les gorges deviennent des couloirs d’ombre et de soleil, et la route se faufile comme un ruban entre les roches. Les odeurs deviennent plus fraîches, parfois humides, parfois résineuses. Je croise des motards, des promeneurs, des visages qui saluent d’un geste, et tout cela compose une partition que je suis, attentif à chaque note. Uzès me reçoit ensuite avec ses platanes et ses pierres dorées; la ville a la douceur d’un tableau ancien, les ruelles offrent des respirations, et je ralentis pour goûter la lumière qui tombe en nappes chaudes sur les façades. La pause déjeuner approche doucement. Je l’accompagne d’une sieste réparatrice sur le banc de la table de pic-nic.
Les derniers kilomètres vers Courthézon sont une douce promenade. La présence du Rhône se devine avant de l’apercevoir : vignes qui bordent la route, odeur de terre chaude, et cette sensation d’atterrissage après un vol. Les noms célèbres m'entourent... Châteauneuf-du-Pape, Gigondas, Vacqueyras,... J’éteins le moteur et le silence qui suit a la densité d’un tableau qu'on contemple longtemps. La route m’a donné ses images — collines, gorges, villages, parfums — et je les porte avec moi comme on garde une carte secrète, sachant déjà que, demain, je la reprendrai pour qu’elle me raconte encore. Maintenant, c'est la pause en famille.
Le lendemain, je poursuis donc ma traversée pour rejoindre l’Italie. Ce matin, au réveil, j’ai vérifié que le col prévu est ouvert. A priori, c’est le cas même si cela ne paraît pas hyper clair. En effet, cette route semble fermée du lundi au jeudi entre 8h et 16h30. De gros travaux sont lancés pour sécuriser le tracé sur la portion après Chatelard. Par chance, aujourd’hui, c’est Dimanche… Donc cela devrait passer. A 8h45, je suis prêt.
Je prends la direction de Vaison‑la‑Romaine. La météo est presque maussade. Pourtant, le guidon est chaud sous mes paumes, et la lumière s’étire comme une promesse. Je navigue entre Vaucluse à ma droite et Drôme à ma gauche. Entre Mont-Ventoux d'un côté et Alpes de l'autre. Je grimpe, la route s’enroule, chaque virage me rapproche d’un paysage qui change d’échelle — pins, lavande, puis la pierre nue qui réfléchirait le soleil... S'il y en avait! Le vent s’invite, presque froid et obstiné. Je me tiens droit sur la selle pour qu’il ne me déporte pas.
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| Entre Mont-Ventoux et Alpes |
La descente me rend à une autre géographie, plus douce d’abord, puis plus sauvage encore quand j’atteins les Gorges de la Méouge. La route se faufile entre des falaises blanches, l’eau en contrebas brille d’un vert presque irréel, malgré le peu de soleil. Puis je passe dans les Alpes-de-Haute-Provence et la vallée de l'Ubaye. Je m'élève vers Barcelonnette, où les maisons aux airs mexicains semblent raconter des voyages anciens. Je m’arrête un instant pour regarder les montagnes qui m’entourent, leurs présences sont presque inquiétantes avec ce temps gris. Pourtant, malgré tout, cela me pousse à repartir.
Le Col de Larche se présente ensuite, frontière qui se traverse comme on tourne une page : l’Italie m’accueille au sommet avec des noms qui chantent différemment, l’air devient plus doux, et la sensation d’un passage qui n’est pas seulement géographique, mais intime. Un peu plus loin, je m'arrête déjeuner sur l'herbe.
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| Arrivée en Italie à 2000 mètres |
La descente vers le Piémont italien me fait traverser des paysages de vignobles, des coteaux ordonnés où la terre travaille en silence. Les rangées de vignes dessinent des lignes qui me parlent de patience et de temps. Barolo apparaît, royaume du vin, et l’odeur de la terre mêlée à celle du raisin me suit comme une promesse de repas partagé. Diable! C’est beau.
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| Barolo et son vignoble |
J’arrive à Alba vers 16h00. Je rejoins mon auberge en plein coeur de la ville et m'installe pour deux nuits de repos. Le soir, la ville s’allume, les ruelles se font plus profondes, et l’air porte déjà la trace des truffes (en effet, la truffe blanche est l'or d'Alba) et du bois chauffé. Le soir tombe en nappes dorées sur la piazza. La journée m’a donné des sommets, des gorges, des frontières et des vignobles, et je garde tout cela en moi comme on garde une bouteille précieuse — prête à la déboucher ce soir pour goûter la vie.
Autour d’Alba, le paysage est dominé par les collines des Langhe, où se trouvent des appellations renommées (Barolo, Barbaresco, Nebiolo, etc.) et des villages viticoles. Les coteaux sont aussi le territoire de la Tonda Gentile delle Langhe, la variété de noisette pour laquelle la région est reconnue et qui bénéficie d’une protection IGP. La culture de la noisette complète l’économie agricole locale et alimente la tradition pâtissière du Piémont.
Trace de la randonnée :
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| Alba au loin |
Après 16 km, me voilà de retour. Le temps de déjeuner de manière exquise, la sieste s’impose. En fin d’après midi, je pars faire quelques clichés urbains. Sur le plan pratique, Alba offre un centre historique compact avec rues pavées, places et marchés, des musées qui présentent les vestiges d’Alba Pompeia (la ville romaine). L'offre d’hébergements et de restaurants est en tout point adaptée au tourisme gastronomique et œnologique... La vie gravite autour d'une seule grande rue piétonne. Tout commence sur la piazza Michele Ferrero. Oui! Le même Ferrero que la célèbre pâte à tartiner où les rochers avec les « ambassadeurs » ou les trucs à la cerise... L'entreprise a d'ailleurs offert à la ville, en 2022, la statue ci-dessous.
Le nom de l'œuvre en acier inoxydable est Alba, hommage à la terre sur laquelle elle se dresse et en même temps un nom d'enfant pour souligner l'aspect poétique de la capitale des Langhe.
En remontant la rue principale, on trouve les magasins, les bars, les bistrots à vin (très, très nombreux) et les restaurants. Après un peu de recherche et de temps à flâner, j’ai aussi trouvé quelques endroits ou boire de la bière artisanale. Ouf!
Mardi 5 mai: cette étape doit me faire entrer dans les premiers souffles de la Toscane. Pour l’heure, il est encore tôt. La pluie, elle, semble vouloir s’inviter — même si aucune goutte ne tombe encore, la route luit déjà d’une humidité traîtresse. Méfiance obligatoire.
Le trajet du jour est long, sans doute trop pour les petites routes que j’ai choisies. J’ajusterai selon la fatigue et les imprévus.
Après une vingtaine de kilomètres, je prends un virage avec un peu d’angle. L’allure est faible, mais la sanction tombe aussitôt. Je me retrouve au tapis, et je glisse… je glisse… Une véritable patinoire.
Les voitures qui montaient s’arrêtent net. Je me relève sans une égratignure. La moto, elle, s’en sort presque indemne : les protections ont parfaitement joué leur rôle.
Ma botte Paraboot droite et la valise Bumot m’ont sans doute sauvé le pied..
Peu de temps après, me voilà engagé sur une route qui devient interdite à la circulation… et son état le justifie pleinement. Un ruban défoncé, raviné, où chaque mètre semble protester contre le passage d’un véhicule. Je rebrousse chemin et change mes plans : je bascule sur une navigation via l’application TomTom, plus pragmatique que mes envies d’itinéraires buissonniers.
La pluie, elle, ne négocie plus. Elle tombe désormais sans interruption, drue, insistante, comme si elle voulait me pousser hors de la route. À mesure que j’avance, elle redouble encore, martelant la visière, noyant les reliefs, effaçant les couleurs. Je traverse ainsi le Piémont puis la Ligurie sous des averses serrées, parfois même sous un brouillard épais qui avale les virages et transforme chaque montée en couloir de coton.
Les intempéries ne me lâchent qu’au dernier moment, presque symboliquement, lorsque j’approche enfin de la mer. À Chiavari, l’air s’ouvre, la lumière revient timidement, et la pluie cesse comme si elle avait simplement voulu m’accompagner jusqu’au rivage.
La route est enfin sèche, et le thermomètre affiche 20 °C. Une bénédiction après les heures détrempées du matin. Je sens la fatigue, mais aussi une forme de soulagement : le paysage change, l’air devient plus doux, presque sucré. Peu après La Spezia, je bascule en Toscane. Ce simple mot suffit à modifier la lumière. Les collines se font plus rondes, les couleurs plus chaudes, les cyprès apparaissent par petites touches, comme des sentinelles immobiles. Il est 14h30, et je commence à accuser le coup. Je décide de rejoindre mon étape par l’autoroute, histoire d’économiser mes forces.
L’étape du jour, c’est Lucques — Lucca, comme disent les locaux. Une ville que je ne connais que de nom, mais dont on m’a vanté les remparts, la douceur, la grâce discrète. J’y arrive à 16h00. L’accès au centre historique est strictement réglementé : zones à trafic limité, caméras, portiques. J’ai dû transmettre ma plaque à l’hôtel pour pouvoir franchir la porte de la ville. Une fois passé l’arche, tout change : les rues se resserrent, les pavés résonnent différemment, l’air semble plus calme, presque suspendu.
Une heure plus tard, malgré la fatigue, je pars marcher. Une balade rapide, juste pour sentir l’endroit. Et immédiatement, je comprends : Lucques mérite bien plus qu’un simple passage. Les remparts forment une ceinture verte où les habitants se promènent à vélo. Les ruelles débouchent sur des places lumineuses. Les façades ocre, les volets verts, les églises de marbre blanc racontent une Toscane peut être plus intime que Florence ou Sienne (je verrai bien dans quelques jours). Ici, tout semble à taille humaine, harmonieux, presque secret.
Il est clair que je devrai y revenir une autre fois. Au moins une journée complète. Peut-être deux.
Parce que oui : c’est beau. Beau d’une beauté tranquille, patiente, qui ne cherche pas à impressionner mais qui s’impose doucement, comme une évidence.
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| La porte d'entrée pour les véhicules autorisés - côté pile |
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| Côté face |
Ce soir, je profite enfin de la gastronomie toscane. Après cette journée dense, humide, parfois éprouvante, m’asseoir à une table chaleureuse a presque valeur de récompense. Les saveurs sont franches, simples, terriennes : huile d’olive fruitée, pâtes fraîches, un verre de rouge qui sent la cerise noire et la colline chauffée au soleil. Tout ici semble vouloir apaiser.
Je loge une nouvelle fois dans un ancien bâtiment chargé d’histoire, autrefois destiné aux séminaristes. Les murs épais, les couloirs voûtés, les fenêtres hautes racontent une autre époque. L’emplacement est idéal, en plein cœur de la ville, et le parking sécurisé ajoute une tranquillité bienvenue après les péripéties du jour. C’est plus luxueux qu’à Alba, plus feutré aussi, comme si la Toscane savait accueillir avec douceur ceux qui arrivent fatigués.
En refermant cette journée, je mesure le chemin parcouru : la pluie, la chute, les routes défoncées, le brouillard, puis la lumière retrouvée en approchant de la mer, et enfin Lucques, belle et discrète, qui m’a offert un havre inattendu.
Une étape contrastée, exigeante, mais riche — de celles qui marquent un voyage et lui donnent sa texture.
Cela me semble une belle conclusion pour un article de blog marquant lé récit d’un début de voyage.
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